> Consulter > Environnement & Technique n° 200 - Octobre 2000

Humeur de vacances

Humeur de vacances

L undi 31 Juillet 18 heures, je ferme mes dossiers et range mon bureau avec la double satisfaction du devoir accompli et de mon départ en vacances. Demain si les divinités de la route le veulent bien je serais dans ma maison varoise. Par ailleurs je viens de boucler le projet de plan d'action pour la réduction de gaz à effet de serre de ma société pour les cinq prochaines années. 2%/an d'économies d'énergie, des substitutions de combustibles, des économies de PFC et HFC, la chasse aux émanations de méthane, le tout conduisant à une réduction de 15% de GES en cinq ans. Presque le double des engagements de Kyoto de l'Europe des Quinze! Trois jours plus tard après une étape imprévue, un détour de 150 km pour suivre les conseils de Bison futé, une autre étape pour éviter de rouler pendant les heures chaudes suite à un début de révolte familiale et en protestation contre mon refus de l'option climatisation de la voiture, nous avons enfin atteint notre paradis méditerranéen.

Après quelques jours de récupération physique et morale, nous avons invité nos proches voisins du lotissement pour le traditionnel pot de l'amitié. Cela permet de remettre à jour la situation des enfants et autres potins locaux.

Mais en cette année de croissance inhabituelle et de confiance retrouvée, les thèmes de conversation s'étaient complètement renouvelés. A, notre voisin de gauche avait transformé sa piscine et nous invita à visiter sa nouvelle salle des machines avec ses six moteurs pour recyclage, filtration, jet-stream, soufflage d'air et autres fonctions dont l'utilité a du m'échapper. B, voisin de droite, prévoyant sa retraite proche et des séjours prolongés avait climatisé sa maison et modifié en conséquence son contrat EDF pour le porter à 25 kW. C voisin du dessous avait remplacé son vieux râteau à feuilles par un nouvel engin qui s'avéra diabolique quand il en fit l'essai le lendemain : un souffleur entraîné par un moteur deux temps qui s'entend à vingt villas à la ronde, nécessite le port de protection d'oreilles pour ceux que la fréquentation des boîtes de nuit n'a pas déjà rendu sourds. Mais cet engin peut faire mieux que rassembler les feuilles en un tas que le prochain mistral dispersera. Il peut en effet, moyennant quelques litres d'essence et décibels supplémentaires, les aspirer et les broyer, laissant le soin à la nature de faire le reste. D, voisin du dessus, que l'achat récent d'une débroussailleuse, d'un taille haie et d'une tronçonneuse, avait conduit à doubler sa production de végétaux, tout en quadruplant sa consommation d'essence deux temps jusqu'ici limitée à celle de la tonte d'un gazon assoiffé, ce voisin donc, avait décidé de ne plus apporter ses déchets verts à la déchèterie compte tenu de la dernière augmentation de ses coûts d'accueil. Il attendrait l'hiver pour les brûler dans le fond de son jardin, dégageant ainsi une épaisse fumée qui, s'ajoutant à d'autres, formerait un long nuage roux au dessus de la baie. A propos de gazon, E, deux maisons plus loin avait fait faire un forage afin de diminuer sa facture d'eau. Le premier s'était révélé sec mais le second, après 12 plaintes de voisins excédés par plusieurs semaines de bruit, avait trouvé un mince filet d'eau à 130 mètres de profondeur.

Ma tête tournait, et tandis que j'entendais vaguement vanter les performances d'un nouveau 4x4, si pratique pour faire le marché, le cadeau du scooter pour une réussite au baccalauréat, la location de Jet Ski, reléguant au musée des antiquités le vieux dériveur, avec en fond de décor sonore les vrombissements des offshore sillonnant la baie, couverts par moment par le passage d'un hélicoptère ou d'un avion tirant un affiche publicitaire claquant dans le vent, je pensais à mon plan d'action et me livrait à un bilan mental. D'un côté mes économies de GES, de l'autre la traduction de toutes ces innovations en dépenses d'énergie, et avec la question suivante: combien faudra-t'il de lotissements comme le nôtre pour anéantir mes gains ? Les chiffres dansaient, je sombrais dans un nuage cotonneux et....me réveillais en nage sur l'aire d'autoroute ou nous avions fait une pause. Tout cela n'était donc qu'un mauvais rêve. Ma femme me souriait, les cigales chantaient, la circulation était dense mais fluide.

Quelques jours plus tard, à un pot traditionnel entre voisins, je pus constater que rien n'avait pratiquement changé et j'en fus rassuré. Mais ceci ne dura pas car A, notre voisin de gauche projetait d'acquérir... Je dus m'asseoir et le Pastis que j'avalais précipitamment ne put rien pour calmer l'angoisse qui m'avait saisi et que l'énoncé des projets que j'entendais ne faisait qu'accroître, d'autant plus que, le remplacement que j'envisageais alors de notre voiture par quatre trottinettes ne suffirait pas à compenser les nouvelles consommations d'énergie auxquelles s'exposaient mes voisins et la vision d'un milliard de Chinois à bicyclettes et rêvant d'une voiture acheva de m'abattre. Les vacances commençaient vraiment mal ! Faut-il que je me remette aussitôt à mon plan d'action ? Et les 35 heures, décidément, ce ne sont pas des vacances !

Par Jean-Philippe CARUETTE

pro-environnement
Copyright
Plan du site