Humeur de vacances
L undi 31 Juillet 18 heures, je ferme mes dossiers et range mon
bureau avec la double satisfaction du devoir accompli et de mon
départ en vacances. Demain si les divinités de la
route le veulent bien je serais dans ma maison varoise. Par
ailleurs je viens de boucler le projet de plan d'action pour la
réduction de gaz à effet de serre de ma
société pour les cinq prochaines années. 2%/an
d'économies d'énergie, des substitutions de
combustibles, des économies de PFC et HFC, la chasse aux
émanations de méthane, le tout conduisant à
une réduction de 15% de GES en cinq ans. Presque le double
des engagements de Kyoto de l'Europe des Quinze
! Trois jours plus
tard après une étape imprévue, un
détour de 150 km pour suivre les conseils de Bison
futé, une autre étape pour éviter de rouler
pendant les heures chaudes suite à un début de
révolte familiale et en protestation contre mon refus de
l'option climatisation de la voiture, nous avons enfin atteint
notre paradis méditerranéen.

Après quelques jours de récupération physique
et morale, nous avons invité nos proches voisins du
lotissement pour le traditionnel pot de l'amitié. Cela
permet de remettre à jour la situation des enfants et autres
potins locaux.

Mais en cette année de croissance inhabituelle et de
confiance retrouvée, les thèmes de conversation
s'étaient complètement renouvelés. A, notre
voisin de gauche avait transformé sa piscine et nous invita
à visiter sa nouvelle salle des machines avec ses six
moteurs pour recyclage, filtration, jet-stream, soufflage d'air et
autres fonctions dont l'utilité a du m'échapper. B,
voisin de droite, prévoyant sa retraite proche et des
séjours prolongés avait climatisé sa maison et
modifié en conséquence son contrat EDF pour le porter
à 25 kW. C voisin du dessous avait remplacé son vieux
râteau à feuilles par un nouvel engin qui
s'avéra diabolique quand il en fit l'essai le lendemain : un
souffleur entraîné par un moteur deux temps qui
s'entend à vingt villas à la ronde, nécessite
le port de protection d'oreilles pour ceux que la
fréquentation des boîtes de nuit n'a pas
déjà rendu sourds. Mais cet engin peut faire mieux
que rassembler les feuilles en un tas que le prochain mistral
dispersera. Il peut en effet, moyennant quelques litres d'essence
et décibels supplémentaires, les aspirer et les
broyer, laissant le soin à la nature de faire le reste. D,
voisin du dessus, que l'achat récent d'une
débroussailleuse, d'un taille haie et d'une
tronçonneuse, avait conduit à doubler sa production
de végétaux, tout en quadruplant sa consommation
d'essence deux temps jusqu'ici limitée à celle de la
tonte d'un gazon assoiffé, ce voisin donc, avait
décidé de ne plus apporter ses déchets verts
à la déchèterie compte tenu de la
dernière augmentation de ses coûts d'accueil. Il
attendrait l'hiver pour les brûler dans le fond de son
jardin, dégageant ainsi une épaisse fumée qui,
s'ajoutant à d'autres, formerait un long nuage roux au
dessus de la baie. A propos de gazon, E, deux maisons plus loin
avait fait faire un forage afin de diminuer sa facture d'eau. Le
premier s'était révélé sec mais le
second, après 12 plaintes de voisins excédés
par plusieurs semaines de bruit, avait trouvé un mince filet
d'eau à 130 mètres de profondeur.

Ma tête tournait, et tandis que j'entendais vaguement vanter
les performances d'un nouveau 4x4, si pratique pour faire le
marché, le cadeau du scooter pour une réussite au
baccalauréat, la location de Jet Ski, reléguant au
musée des antiquités le vieux dériveur, avec
en fond de décor sonore les vrombissements des offshore
sillonnant la baie, couverts par moment par le passage d'un
hélicoptère ou d'un avion tirant un affiche
publicitaire claquant dans le vent, je pensais à mon plan
d'action et me livrait à un bilan mental. D'un
côté mes économies de GES, de l'autre la
traduction de toutes ces innovations en dépenses
d'énergie, et avec la question suivante: combien faudra-t'il
de lotissements comme le nôtre pour anéantir mes gains
? Les chiffres dansaient, je sombrais dans un nuage cotonneux
et....me réveillais en nage sur l'aire d'autoroute ou nous
avions fait une pause. Tout cela n'était donc qu'un mauvais
rêve. Ma femme me souriait, les cigales chantaient, la
circulation était dense mais fluide.

Quelques jours plus tard, à un pot traditionnel entre
voisins, je pus constater que rien n'avait pratiquement
changé et j'en fus rassuré. Mais ceci ne dura pas car
A, notre voisin de gauche projetait d'acquérir... Je dus
m'asseoir et le Pastis que j'avalais précipitamment ne put
rien pour calmer l'angoisse qui m'avait saisi et que
l'énoncé des projets que j'entendais ne faisait
qu'accroître, d'autant plus que, le remplacement que
j'envisageais alors de notre voiture par quatre trottinettes ne
suffirait pas à compenser les nouvelles consommations
d'énergie auxquelles s'exposaient mes voisins et la vision
d'un milliard de Chinois à bicyclettes et rêvant d'une
voiture acheva de m'abattre. Les vacances commençaient
vraiment mal ! Faut-il que je me remette aussitôt à
mon plan d'action ? Et les 35 heures, décidément, ce
ne sont pas des vacances !
Par Jean-Philippe CARUETTE