> Consulter > Environnement & Technique n°299 - Septembre 2010
Pour un flirt avec le climat
Bruno MORTGAT,
Rédacteur en chef
« Pour sauver
Le climat
Je ferais n’importe quoi… »
(sur un air de Michel Delpech)
Réduire les émissions de CO2 et planter des arbres sont devenus des leitmotivs pour bien des entreprises soucieuses de prouver que leurs activités s’inscrivent dans le développement durable. Quand elles ne se vantent pas carrément (ou ingénument) de « réduire l’effet de serre », au moins se persuadent-elles d’y contribuer.
Il est vrai que réduire les émissions de CO2 permet dans de nombreux cas de faire des économies directes et de réduire l’exposition de l’entreprise aux risques d’envolée des coûts de l’énergie. Mais on a vu récemment que cela pouvait aussi avoir des effets pervers : des entreprises de pays en développement produisant des gaz frigorigènes très mauvais pour l’effet de serre se sont ainsi retrouvées en position d’avoir intérêt à augmenter leur production, non pour la vendre, mais pour pouvoir ensuite obtenir davantage de crédits carbone pour l’éliminer, à un prix 70 fois supérieur au coût réel de destruction, grâce à des cours favorables sur le marché des MDP(1).
Quant à « compenser volontairement » ses émissions de CO2 en payant un organisme pour qu’il plante un volume équivalent d’arbres, voilà qui est aussi tordu. Stocker du carbone dans les arbres, c’est bien joli, et c’est censé plaire aux « parties prenantes » de l’entreprise, mais, outre que le retour sur investissement n’a rien d’évident (à part, peut-être pour les entreprises d’exploitation forestière), il n’est pas certain que cela représente plus qu’une goutte d’eau dans l’océan pour contribuer à « rafraîchir le climat ».
Un chercheur israélien a même montré dans un article publié récemment dans Science que les déserts, grâce à leur albédo élevé (ils absorbent peu le rayonnement solaire), pouvaient contribuer tout autant que les forêts à une modération du climat. En effet, le « stockage de carbone » des forêts est compensé par un albédo faible qui a pour résultat d’élever significativement la température du sol. Dans les forêts humides, cette chaleur peut être dissipée par évaporation, mais pas dans les forêts sèches, et il faut à ces dernières plusieurs décennies d’accumulation de carbone pour contrebalancer cet effet « réchauffant »(2).
Dieu merci, les arbres ont une autre vocation que de seulement stocker du carbone. Pour mémoire, et sans être exhaustif, la forêt constitue toujours un lieu de vie et un réservoir de biodiversité, une source de bois et donc d’énergie renouvelable et de matériaux de construction, une protection des sols contre l’érosion, un réservoir d’eau, etc. Il sera donc toujours utile de planter des arbres, même si cela ne devait rien changer au climat. Il ne faudra pas être surpris, cependant, si, toujours au nom du climat apparaît un nouveau mécanisme pour financer la désertification…
Notes :
1. « Climat : les effets pervers des crédits carbone », Le Monde, 25 juin 2010.
2. Eyal Rotenberg, Dan Yakir, « Contribution of Semi-Arid Forests to the Climate System », Science, 22 Janvier 2010, Vol. 327. n° 5964, pp. 451 – 454.