Vents et contrevents
Le repli des géants américains du déchet
sur leur continent marque l'échec de leur stratégie
de conquête du marché européen : WMI (Waste
Management Inc.) se désengage progressivement et BFI
(Browning Ferris Industries) a cédé ses
activités hors Amérique du Nord à Sita, qui
devient numéro
1 européen ; son volume d'activités
dépasse désormais celui de CGEA-Onyx. Il reste
toutefois à assimiler ces nouvelles acquisitions.
La géopolitique mondiale a également
été marquée par la crise financière en
Asie, tétanisant les dragons et conduisant à un gel
des projets.
L'Europe constitue en fait actuellement le plus important
marché du déchet, devant celui de l'Amérique
du Nord. Au demeurant, il tend à s'élargir vers l'Est
(l'Europe, de l'Atlantique à l'Oural ?). Les pays de l'Est
représentent un potentiel intéressant, ne serait-ce
que pour les marchés de la décontamination. Certes,
ces pays sont financièrement exsangues, mais des groupes
sont prêts à financer les investissements, suivant la
formule du « build and operate
» ; s'y ajoutent les aides de la
Communauté Européenne et de la Berd (Banque
européenne de reconstruction et de
développement).
Le jeu de construction européen se poursuit, même
si le processus de convergence accuse des lenteurs. L'Europe du
Nord devra tempérer ses ardeurs, tandis que l'Europe du Sud
devra mettre en oeuvre des politiques environnementales plus
consistantes. C'est aussi un jeu à répartition,
à rebondissements, suivant un équilibre fuyant.
Ainsi, la directive sur les emballages renvoie à des
exigences essentielles, à définir plus avant par les
États-membres, les analystes de cycles de vie (ACV)
n'apportent pas de réponse, du moins dans la plupart des
cas, les règles en matière de marquage font figure de
coup d'épée dans l'eau et la priorité de
principe accordée à la prévention devra
trouver un contenu plus tangible.
Cependant, la volonté d'harmonisation n'est remise en
cause ni par les politiques, ni par les firmes (surtout les
entreprises exportatrices et multinationales), pour qui les pires
ennemis sont d'une part l'incertitude, d'autre part la
fragmentation ou la balkanisation des marchés. Dès
lors, la constitution du Grand Marché se poursuit.
La pression sociale en faveur de l'environnement est
relayée par les élus et les groupes du déchet,
qui trouvent là les points d'appui à leur marketing
de l'offre de services et d'équipements.
Toutefois, le
marché de la valorisation des déchets industriels
banals (DIB) ne décolle guère en France, et celui de
la décontamination des sols reste à l'état de
portion congrue.
Les polémiques les plus vives concernent
l'incinération des ordures ménagères. En
France, les plans départementaux devront à ce sujet
réviser à la baisse leurs velléités
premières ; et la mise en décharge, après
avoir été bannie, pourrait être
réhabilitée, sous réserve de répondre
à de nouvelles règles.
L'incinération elle-même oppose, en son sein, les
anciens et les modernes. Alors que d'autres pays, comme les USA,
les Pays-Bas, l'Italie, ont, par le passé, fermé des
incinérateurs vétustes en raison de leurs
émissions de dioxines, on parlait en France de dioxinophobie
; puis, à son tour, bien tardivement (il en fut de
même pour le nuage radioactif de Tchernobyl), la France
découvre les dioxines. Perrette et le pot au lait ? La
Communauté urbaine de Lille est ainsi passée sous les
feux de l'actualité ; elle a été contrainte
d'arrêter le fonctionnement de ses incinérateurs
vétustes, en attendant une nouvelle usine moderne (un
investissement de l'ordre de 800 millions de francs). Misère
du présent et grandeur du futur
?
Gérard Bertolini
Économiste, directeur de recherche au CNRS