Comment communiquer sur le risque lié aux installations de traitement de déchets ? (ISD 21, Editorial)


Nº21
Editorial
Comment communiquer sur le risque lié aux
installations de traitement de déchets
?
Dans tous les pays développés les responsables
politiques et industriels connaissent bien des difficultés
àcréer ou agrandir des installations de traitement
des déchets à cause de l'opposition des habitants.
AuxEtats-unis, on est même passé du « NIMBY
» (pas chez moi) au « NIABY » (« not in any
backyard »,c'est-à-dire : nulle part), et donc
à la contestation de la nécessité même
de ces installations
; cela aboutità des discussions souvent longues
et difficiles avec le comité de défense
créé pour l'occasion, à desdélais
supplémentaires, des modifications et surcoûts, et
parfois à l'impossibilité de retenir un site. Onparle
donc de la nécessité d'une information de la
population, ou d'une communication avec elle, maissans toujours
savoir comment opérer, et parfois avec des résultats
médiocres... ou inverses de ceux quiétaient attendus.
On est ainsi amené à réfléchir sur les
raisons de ces échecs et retards.
Premier constat : une décision de cette importance se
fait dans une constellation d'acteurs dont lespositions sont
différentes, et peuvent n'être eux-mêmes pas
homogènes ; il y a bien sûr les entreprises,ou les
collectivités locales qui sont à l'origine du projet,
et en défendent la légitimité au nom du
droitd'entreprendre ou du bien public ; les techniciens et
ingénieurs défendent, eux, la qualité
concrète despropositions, leur fiabilité, la
qualité des installations, tous éléments
liés à leurs compétences ; leurargumentaire
est avant tout scientifique et chiffré ; la population,
elle, constitue un ensemble qu'il ne fautpas penser comme
homogène, mais qui peut être plus ou moins
structuré, ou le devenir en coursd'opération. De
plus, on peut dire que cette constellation est originale pour
chaque projet, en fonction dutype d'installation, du maître
d'oeuvre et d'ouvrage, du contexte social et politique.
Du coup, les critères d'évaluation
diffèrent des uns aux autres, ainsi que le montre
l'étude GRAY (1) surun projet d'incinérateur de
déchets toxiques dans une usine de DU PONT à
LONDONDERRY (Irlande)
:
-pour
l'entreprise, c'est d'abord l'utilité économique et
les prévisions de développement qui
sontconsidérées, puis les aspects techniques tels que
la capacité, le respect des normes imposées,
lesperformances ; la sécurité vient ensuite,
essentiellement en interne ; quant au souci de l'environnement,
ilest supposé pris en compte dès le départ et
ne poser aucun problème puisque la réglementation
estrespectée.
-pour la
population les critères diffèrent à la fois
dans leur contenu et dans leur ordre d'importance
: lesouci de
l'environnement est primordial, mais au sens de la protection d'un
mode de vie de proximité,dans lequel entrent les nuisances
de tous ordres (odeurs, circulations, bruits...) ; la question des
risquesencourus est posée en termes de durée de
pollutions, même minimes, et d'incertitudes ;
l'économie estévoquée à travers
d'éventuelles moins values des biens ; et la création
d'emplois par l'entreprise mise endoute, au moins à long
terme.
Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner des
incompréhensions réciproques qui aboutissent
tropsouvent à un dialogue de sourds, à des
contestations, à des conflits ; les manières de voir
les choses nesont pas les mêmes selon que l'on est
entrepreneur, élu, technicien ou citoyen plus ou moins
proche duprojet, même si la distance physique ne paraît
pas en la matière être le critère
déterminant : face auxcertitudes des promoteurs du projet,
bardés de chiffres et de ratios, une partie des habitants
réagissentpar la méfiance, la mise en doute, la
contestation des experts et de l'information donnée, la
recherched'autres sources d'information ; et ils découvrent
progressivement leur poids dans la décision parfoisprise
à travers celui qu'ils ont sur leurs élus,
nécessairement sensibles à tout mouvement de
l'opinionlocale.

En fait, l'expérience prouve qu'une information par les
seuls promoteurs d'un projet ne suffit pas, toutsimplement parce
qu'elle ne bénéficie pas d'une
crédibilité suffisante, et que cette question de
laconfiance accordée à sa source est incontournable
dans un processus de communication ; il y faut lemessage bien
sûr, le média, mais aussi sa réception ! et
l'on sait maintenant que « la population
» est unensemble
hétérogène dont il faudrait connaître
les segments pour les atteindre de façon
différenciée ; leproblème des installations de
déchets est donc d'abord une question socio-politique, et
nontechnico-économique.
Que peut-on faire dans ce contexte ? La première
condition pour une vraie communication est celle dela
crédibilité de celui qui donne l'information pour
celui à qui elle est destinée ; d'où la
nécessité parexemple du recours à des experts
« extérieurs », c'est-à-dire non
impliqués dans l'opération ; il estégalement
peu productif d'« arroser » uniformément la
population supposée concernée : ainsi lesmembres
d'associations ne sont-ils sensibles qu'aux informations y
transitant, d'où la nécessité d'uncontact
direct avec elles ; et l'on ne touche pas les mêmes par
l'écrit et en réunion publique, même sicertains
sont susceptibles d'utiliser les deux.
Le respect des particuliers ou groupes concernés (ou qui
se sentent tels) peut éviter malentendus
etdifficultés : il ne faut sous-estimer ni la
capacité de quelques-uns à acquérir rapidement
une compétencesuffisante pour contester les chiffres ou les
choix faits, ni les possibilités de mobilisation de segments
dela population mus par l'inquiétude de l'avenir et la
méfiance vis-à-vis de responsables politiques
ouéconomiques
; ainsi une enquête effectuée sur les
représentations des riverains de l'usine
d'incinérationde La Tronche, dans l'agglomération de
Grenoble, a montré à quel point elles étaient
liées négativementaux « affaires »
concernant le maire de cette ville.
La prudence enfin devrait conduire les responsables de projet
dans le domaine sensible des déchets àenvisager le
contexte socio-politique local dès son début, afin
d'éviter de bâtir des plans techniquementet
économiquement fiables mais qui risquent trop d'être
remis en question par des logiques qui, parcequ'elles leur sont
étrangères, leur paraîtront irrationnelles et
qu'ils auront donc de la peine à gérer.
On peut à la réflexion s'étonner de
l'étonnement manifesté par les responsables de
projets d'installationsde traitement de déchets, qu'ils
soient industriels ou ménagers, vis-à-vis des
oppositions qu'ilsrencontrent à des projets qu'ils jugent
utiles et « performants
»
: le temps perdu et les retards accumuléssont le
prix payé pour n'avoir pas pris en compte dès le
départ la dimension sociale de ce type de projet,y compris
dans ses composantes de méfiance, de peur, de souci de statu
quo : les représentations dechacun de nous ont ceci
d'efficace qu'elles informent nos attitudes et influent donc sur
noscomportements ; et dans le domaine des déchets plus que
dans d'autres elles renvoient à des schémas etdes
logiques qui pour être mal connus n'en existent pas moins, et
que l'on aurait tort de nier, ne serait-ceque dans un simple souci
d'efficacité.
A. TAUVERON
Université P. Mendès France
GRAY PCR.
Waste incineration : controversy and risk communication. Eur. Rev.
appl. Psychol., 1995, 45, (1), 29-34 (8 références)
LO : 1053
MC : DECHET DANGEREUX, INCINERATEUR,
IRLANDE DU NORD, COMMUNICATION SOCIALE,COMMUNICATION RISQUE,
PERCEPTION RISQUE, OPPOSITION SOCIALE