> Consulter > Info Santé-Déchets n° 21 - Janvier 1998

Comment communiquer sur le risque lié aux installations de traitement de déchets ? (ISD 21, Editorial)

IMAGE imgs/r2_n21_a101.gif

21

Editorial

Comment communiquer sur le risque lié aux installations de traitement de déchets?

Dans tous les pays développés les responsables politiques et industriels connaissent bien des difficultés àcréer ou agrandir des installations de traitement des déchets à cause de l'opposition des habitants. AuxEtats-unis, on est même passé du « NIMBY » (pas chez moi) au « NIABY » (« not in any backyard »,c'est-à-dire : nulle part), et donc à la contestation de la nécessité même de ces installations; cela aboutità des discussions souvent longues et difficiles avec le comité de défense créé pour l'occasion, à desdélais supplémentaires, des modifications et surcoûts, et parfois à l'impossibilité de retenir un site. Onparle donc de la nécessité d'une information de la population, ou d'une communication avec elle, maissans toujours savoir comment opérer, et parfois avec des résultats médiocres... ou inverses de ceux quiétaient attendus. On est ainsi amené à réfléchir sur les raisons de ces échecs et retards.

Premier constat : une décision de cette importance se fait dans une constellation d'acteurs dont lespositions sont différentes, et peuvent n'être eux-mêmes pas homogènes ; il y a bien sûr les entreprises,ou les collectivités locales qui sont à l'origine du projet, et en défendent la légitimité au nom du droitd'entreprendre ou du bien public ; les techniciens et ingénieurs défendent, eux, la qualité concrète despropositions, leur fiabilité, la qualité des installations, tous éléments liés à leurs compétences ; leurargumentaire est avant tout scientifique et chiffré ; la population, elle, constitue un ensemble qu'il ne fautpas penser comme homogène, mais qui peut être plus ou moins structuré, ou le devenir en coursd'opération. De plus, on peut dire que cette constellation est originale pour chaque projet, en fonction dutype d'installation, du maître d'oeuvre et d'ouvrage, du contexte social et politique.

Du coup, les critères d'évaluation diffèrent des uns aux autres, ainsi que le montre l'étude GRAY (1) surun projet d'incinérateur de déchets toxiques dans une usine de DU PONT à LONDONDERRY (Irlande):
-pour l'entreprise, c'est d'abord l'utilité économique et les prévisions de développement qui sontconsidérées, puis les aspects techniques tels que la capacité, le respect des normes imposées, lesperformances ; la sécurité vient ensuite, essentiellement en interne ; quant au souci de l'environnement, ilest supposé pris en compte dès le départ et ne poser aucun problème puisque la réglementation estrespectée.
-pour la population les critères diffèrent à la fois dans leur contenu et dans leur ordre d'importance: lesouci de l'environnement est primordial, mais au sens de la protection d'un mode de vie de proximité,dans lequel entrent les nuisances de tous ordres (odeurs, circulations, bruits...) ; la question des risquesencourus est posée en termes de durée de pollutions, même minimes, et d'incertitudes ; l'économie estévoquée à travers d'éventuelles moins values des biens ; et la création d'emplois par l'entreprise mise endoute, au moins à long terme.

Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner des incompréhensions réciproques qui aboutissent tropsouvent à un dialogue de sourds, à des contestations, à des conflits ; les manières de voir les choses nesont pas les mêmes selon que l'on est entrepreneur, élu, technicien ou citoyen plus ou moins proche duprojet, même si la distance physique ne paraît pas en la matière être le critère déterminant : face auxcertitudes des promoteurs du projet, bardés de chiffres et de ratios, une partie des habitants réagissentpar la méfiance, la mise en doute, la contestation des experts et de l'information donnée, la recherched'autres sources d'information ; et ils découvrent progressivement leur poids dans la décision parfoisprise à travers celui qu'ils ont sur leurs élus, nécessairement sensibles à tout mouvement de l'opinionlocale.
IMAGE imgs/r2_n21_a102.gif

En fait, l'expérience prouve qu'une information par les seuls promoteurs d'un projet ne suffit pas, toutsimplement parce qu'elle ne bénéficie pas d'une crédibilité suffisante, et que cette question de laconfiance accordée à sa source est incontournable dans un processus de communication ; il y faut lemessage bien sûr, le média, mais aussi sa réception ! et l'on sait maintenant que « la population» est unensemble hétérogène dont il faudrait connaître les segments pour les atteindre de façon différenciée ; leproblème des installations de déchets est donc d'abord une question socio-politique, et nontechnico-économique.

Que peut-on faire dans ce contexte ? La première condition pour une vraie communication est celle dela crédibilité de celui qui donne l'information pour celui à qui elle est destinée ; d'où la nécessité parexemple du recours à des experts « extérieurs », c'est-à-dire non impliqués dans l'opération ; il estégalement peu productif d'« arroser » uniformément la population supposée concernée : ainsi lesmembres d'associations ne sont-ils sensibles qu'aux informations y transitant, d'où la nécessité d'uncontact direct avec elles ; et l'on ne touche pas les mêmes par l'écrit et en réunion publique, même sicertains sont susceptibles d'utiliser les deux.

Le respect des particuliers ou groupes concernés (ou qui se sentent tels) peut éviter malentendus etdifficultés : il ne faut sous-estimer ni la capacité de quelques-uns à acquérir rapidement une compétencesuffisante pour contester les chiffres ou les choix faits, ni les possibilités de mobilisation de segments dela population mus par l'inquiétude de l'avenir et la méfiance vis-à-vis de responsables politiques ouéconomiques; ainsi une enquête effectuée sur les représentations des riverains de l'usine d'incinérationde La Tronche, dans l'agglomération de Grenoble, a montré à quel point elles étaient liées négativementaux « affaires » concernant le maire de cette ville.

La prudence enfin devrait conduire les responsables de projet dans le domaine sensible des déchets àenvisager le contexte socio-politique local dès son début, afin d'éviter de bâtir des plans techniquementet économiquement fiables mais qui risquent trop d'être remis en question par des logiques qui, parcequ'elles leur sont étrangères, leur paraîtront irrationnelles et qu'ils auront donc de la peine à gérer.

On peut à la réflexion s'étonner de l'étonnement manifesté par les responsables de projets d'installationsde traitement de déchets, qu'ils soient industriels ou ménagers, vis-à-vis des oppositions qu'ilsrencontrent à des projets qu'ils jugent utiles et « performants»: le temps perdu et les retards accumuléssont le prix payé pour n'avoir pas pris en compte dès le départ la dimension sociale de ce type de projet,y compris dans ses composantes de méfiance, de peur, de souci de statu quo : les représentations dechacun de nous ont ceci d'efficace qu'elles informent nos attitudes et influent donc sur noscomportements ; et dans le domaine des déchets plus que dans d'autres elles renvoient à des schémas etdes logiques qui pour être mal connus n'en existent pas moins, et que l'on aurait tort de nier, ne serait-ceque dans un simple souci d'efficacité.

A. TAUVERON
Université P. Mendès France

GRAY PCR. Waste incineration : controversy and risk communication. Eur. Rev. appl. Psychol., 1995, 45, (1), 29-34 (8 références) LO : 1053

MC : DECHET DANGEREUX, INCINERATEUR, IRLANDE DU NORD, COMMUNICATION SOCIALE,COMMUNICATION RISQUE, PERCEPTION RISQUE, OPPOSITION SOCIALE

pro-environnement
Copyright
Plan du site