La fabuleuse histoire des déchets du Probo-Koala
Dans la nuit du 19 au 20 août, 400 tonnes de déchets toxiques en provenance du cargo grec Probo-Koala - affrété par la multinationale Trafiguera - ont été disséminées dans 17 sites à travers Abidjan, la capitale économique de la Côte-d’Ivoire. Les émanations de ces déchets ont fait dix victimes et 69 personnes ont été hospitalisées. Des dizaines de milliers d’Abidjanais ont par ailleurs été intoxiquées. Petite chronique de déchets pas ordinaires.
Christian Veyre, Rédacteur en chef.
Le Probo-Koala est un navire comme il y en existe certainement des milliers d’autres. C’est un vraquier polyvalent qui croise dans les eaux internationales et transporte liquides et solides. Et comme des milliers d’autres, le Probo-Koala est armé par une société internationale de négoce en matières premières (Trafigura dont l’adresse fiscale est à Amsterdam, le siège social à Lucerne et le centre opérationnel à Londres), battant pavillon panaméen, est loué par une compagnie grecque (Prime Marine Management) et aux mains d’un équipage russe. Rien d’exceptionnel donc. Pas même le cynisme de ces affréteurs.
Des eaux usées
Il aura en effet fallu attendre le 18 octobre dernier, lors d’une conférence de presse organisée à Londres, pour qu’Eric de Turkheim, directeur financier de Trafiguera, reconnaisse la toxicité des déchets déversés à Abidjan et avoue qu'une opération de transformation de naphte avait bien eu lieu à bord, en pleine mer, quelques semaines avant le désastre. On est alors bien loin de la première version des faits donnée par l’affréteur et qui présentait ces déchets comme de vulgaires eaux usées. Rien que de l’eau sale ! Le plus surprenant dans cette affaire, comme le révèlent Philippe Bernard, Jacques Follorou et Jean-Pierre Stroobants dans Le Monde du 30 septembre, c’est que Trafiguera avait déjà cherché à se débarrasser de ces déchets au quai d’Afrique dans le Port d’Amsterdam. Faute de s’entendre avec la société (Amsterdam Port services) en charge du traitement de ces déchets (elle exigeait un surcoût en raison d’une pollution avancée), elle rechargea sans autres formes de procès les slops* en question et reprit la mer pour décharger sa cargaison sous des latitudes plus clémentes ou moins regardantes. Comme celles de la Côte-d’Ivoire… Encore et toujours en guerre civile.
Des déchets trop encombrants
L’affaire du Probo-Koala prend une dimension internationale suite à deux évènements majeurs.
Le 18 septembre, Claude Dauphin et Jean-Pierre Valentini, respectivement Pdg et Directeur de Trafiguera sont conduits en maison d’arrêt et poursuivis pour « empoisonnement et infraction à la législation”. Puis le 25, Greenpeace et les autorités locales de Paldiski, en Estonie, bloquent le navire. Le dossier devient brûlant. Stavros Dimas, Commissaire européen à l’environnement s’en empare. Comme les médias. Il faut sortir de la crise. Et vite !
Après moult péripéties et tergiversations, la France sera le seul pays en Europe à accepter - le 26 octobre dernier - de recevoir et de traiter ces déchets. Dès début novembre, ceux-ci sont débarqués au Terminal de l’Europe (au Havre). Les 142 conteneurs et 38 citernes de la première cargaison seront incinérés à Salaise-sur-Sanne (en Isère) dans les installations de la société Tredi, une filiale du groupe Séché Environnement lequel a par ailleurs été chargé de la dépollution des sites en Côte-d’Ivoire.
La convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et leur élimination (entrée en vigueur le 5 mai 1992) avait pour but d’éviter le transfert de tels déchets dangereux des pays développés vers les pays en voie de développement. Après l’affaire du Clemenceau et celle du Probo-Koala, on ne peut que s’interroger sur l’efficacité d’un tel dispositif.
Il y a Du cauchemar de Darwin** dans cette affaire. Et de là, à dire que l’histoire des déchets du Probo-Koala illustre à sa manière les contradictions du développement durable
* Résidus de cargaison.
** Le cauchemar de Darwin est un documentaire d’Hubert Saupe (2004) sur les travers de la mondialisation et de ses conséquences.
À lire également : La mortelle errance d’un bateau poubelle, de Philippe Bernard, Jacques Follorou et Jean-Pierre Stroobants, Le Monde du 30/09/06.