> Consulter > Vertitude magazine N°32 - Octobre-Novembre-Décembre 2008
Utopisme et pragmatisme : le paradoxe du changement ?
Jusqu’ici tout va bien. Alors pourquoi changer ? Certes, la responsabilité sociétale s’immisce çà et là dans les principes et les pratiques du management. Mais, s’il y a quelques évolutions, on est toutefois bien loin d’une révolution.
Frédéric Prevot, Anne-Sophie Crespin Augier, François Magnan
Face aux bouleversements climatiques et aux crises sociales qui s’annoncent, face à l’émergence de nouvelles contraintes légales et à l’exigence des diverses parties prenantes en matière d’environnement, l’entreprise doit-elle vivre un changement imposé ou doit-elle anticiper et vivre ces bouleversements comme des opportunités ? Pour mettre en œuvre la responsabilité sociétale, peut-on se contenter de petites actions ou faut-il un mouvement d’ensemble, quitte à bouleverser la culture d’entreprise ? La prise de conscience se généralise, est ce qu’il faut considérer que tous les citoyens vont participer à cette prise conscience ou va-t-on se heurter à des résistances ? La motivation d’œuvrer pour le bien commun suffira-t-elle ou conviendra-t-il de mettre en avant les avantages économiques que l’entreprise pourra retirer de ses actions environnementales et sociales ?
Devant ces questions, on en vient à se demander si le changement doit être généré par l’idéalisme ou par le matérialisme. Pourtant, la vraie question est de savoir comment allier ces deux aspects. L’utopisme pragmatique n’est pas vécu comme un paradoxe pour le manager responsable. Gérer le changement en matière de responsabilité sociétale, c’est aussi s’accommoder du paradoxe comme d’une réalité du quotidien, et voir un challenge là où d’autres ne voient que des limites ou des contradictions.
Cassandre versus le Coach. Le monde change. Si nous ne faisons rien, alors il changera sans nous. Et si nous ne faisons toujours rien, alors il disparaîtra et nous avec. L’argumentaire de Cassandre n’accepte pas la contradiction. Face à la catastrophe annoncée, il est nécessaire de changer. Mais d’autres en appellent à la motivation. Si l’on n’y croit pas, s’il n’y a pas de bonne volonté, alors il n’y aura pas de réel changement. Le coach veut de l’engagement. Animer le changement, c’est faire passer le message lorsque ce changement est imposé, mais c’est également motiver afin de susciter une volonté de changer.
Che Guevara versus le Petit Poucet. Petit à petit, une somme d’actions qui semblent isolément dérisoires peut amener le changement. Pourtant, se limiter à ces petites actions peut aussi être un frein au réel changement. On se contente de communiquer sur des projets de faible envergure mais au résultat visible, et on n’obtient qu’un succédané de changement, les projets s’insérant dans un système immuable. A l’inverse, s’attaquer de front au système peut entraîner des résistances, des chocs culturels, et la force d’inertie aspirera les élans passionnés des artisans du changement. Savoir semer des petits riens et garder la vision de projets révolutionnaires est un équilibre délicat sur lequel repose la mécanique du changement.
Convaincus versus réticents. Ils sont nombreux ceux qui expriment leur accord sur les principes mais refusent d’agir en fonction de ces principes. Lutter contre les ennemis de la cause est une chose qui s’apparente à un combat épique. Mais une cause sans ennemi n’est pour autant pas facilement gagnée. Faire agir ceux qui sont convaincus est une bataille du quotidien, tout aussi difficile que la persuasion des réfractaires.
Le financier versus le poète. Agir pour la responsabilité sociétale est sans aucun doute une noble cause. Mais doit-on alors automatiquement jeter la pierre à celui qui y verra aussi son intérêt personnel ? L’argument économique, s’il s’inscrit dans une vision à long terme, peut servir la cause du développement durable, tout autant qu’il la dessert lorsqu’il se limite à un positionnement à court terme.
Ni messager de l’inéluctable, ni adepte de l’incentive, mais porteur d’un message. Ni fourmi, ni révolutionnaire, mais bâtisseur. Ni sectaire, ni prêcheur, mais un peu missionnaire. Ni rêveur, ni vénal, mais pionnier. Il y a sans doute un art de l’équilibre entre les paradoxes chez celui qui gère les changements en matière de responsabilité sociétale en entreprise. Et sur cet art repose la capacité à être respecté pour sa compétence tout autant que pour sa passion. Rêveur et manager : tout à la fois utopiste et pragmatique.
A.S. Crespin Augier (ONET),
F. Magnan (Adecco)
F. Prévot (Euromed Marseille Ecole de Management)