> Consulter > Environnement & Technique n°282 - Décembre 2008 - Pollutec 2008

Zoom / Amorce : vers une sortie de crise ?

Un nouveau bureau de l’association, plus représentatif des couleurs politiques de ses membres, pourrait être élu début décembre. La double casquette du nouveau président Gilles Vincent, élu local et salarié de la CNIM (constructeur d’incinérateurs), continue de susciter des réactions.

Olivier GUICHARDAZ


Que se trame-t-il dans et autour d’Amorce, l’association qui rassemble collectivités et professionnels travaillant sur les déchets, l’énergie et les réseaux de chaleur ? Après les tensions importantes apparues à l’occasion du congrès de Nantes et de l’élection des nouveaux dirigeants, à la mi-octobre (cf. notre dernière édition), les deux camps (schématiquement : socialistes et Verts d’un côté, UMP de l’autre) affirment se diriger vers une solution consensuelle qui passerait par l’élection d’un nouveau bureau, plus représentatif de la diversité politique de l’association que celui élu à Nantes. L’enjeu est notamment la première vice-présidence, qui pourrait passer d’Alain Rouault, président du Sitom 93 (Seine-Saint-Denis), communiste, à Thierry Philip, vice-président du Grand Lyon, socialiste. Cela permettrait aux socialistes de revenir au bureau, dont ils sont absents depuis Nantes, aucun ne s’étant présenté pour une vice-présidence après l’échec de Michel Delebarre à la présidence. Les Verts pourraient aussi se voir proposer un poste. L’ensemble devait être évoqué à l’occasion d’une réunion informelle le 12 novembre, puis pourrait éventuellement être confirmé lors du conseil d’administration du 9 décembre.
Officiellement, cette nouvelle élection du bureau, s’il elle se réalisait, permettrait à Amorce de retrouver sa « sérénité » et à tous ses membres de travailler main dans la main. C’est en tout cas ce qu’affirment les deux camps.
Si l’on creuse un peu, les choses sont un peu différentes. Tout d’abord, comme nous y faisions allusions le mois dernier, un recours juridique pour faire annuler l’élection de Nantes a bien été rédigé — c’est tout cas ce qu’affirme Thierry Philip et quelques autres sources. Il n’a toutefois pas été déposé, le temps que les négociations sur la nouvelle composition du bureau aboutissent — ou échouent… Les négociations ont donc eu lieu sous la menace du recours. Du point de vue de la sérénité et de l’entente, on doit pouvoir trouver mieux…

Questions non réglées

Par ailleurs, si la nouvelle élection du bureau est susceptible de lever au moins partiellement les tensions liées à sa composition politique, elle laissera non réglées deux questions :
— la double casquette du nouveau président Gilles Vincent (dont le mandat n’est pas remis en cause par l’éventuelle future élection du bureau) qui est à la fois maire de Saint-Mandrier et salarié de la CNIM, un des principaux fabricants mondiaux d’incinérateurs ;
— le fait que ce sont manifestement les professionnels qui, quoique minoritaires au conseil d’administration (13 représentants sur 43 membres), ont fait la décision dans l’élection du président, témoignant ainsi d’une forme (au moins partielle) de prise du pouvoir au sein de l’association.
Ces deux points sont, de fait, partiellement liés.
Concernant la double casquette, Gilles Vincent persiste à certifier que les activités de son employeur — qui ne portent pas que sur l’incinération — n’ont jamais influé sur ses activités et ses positions au sein et au nom d’Amorce (dont il était jusqu’en octobre premier vice-président). Il affirme qu’il n’y a aucune raison que cela change et qu’il a toujours été « transparent ».
Sur la transparence, on le croirait volontiers si lui-même et son entourage n’avaient témoigné, avant, pendant et depuis le congrès de Nantes, d’une certaine réticence — à moins qu’il ne s’agisse de pudeur… — à informer précisément et exactement les membres d’Amorce de cette double casquette. Le communiqué d’Amorce annonçant l’élection du nouveau président évoque, par exemple, une « expérience professionnelle dans une entreprise spécialisée dans l’environnement (installations thermiques, traitement de l’air et de l’eau, gestion des déchets) » mais sans prononcer ni le nom de l’entreprise en question (CNIM), ni les mots incinérateur ou incinération.
Plusieurs adhérents d’Amorce, dont certains impliqués depuis longtemps dans la vie d’Amorce, assurent n’avoir découvert la double casquette de Gilles Vincent qu’après le vote de Nantes.
Jean Revereault, par exemple, président du syndicat Calitom (Charente), parle d’« ambiguïté » et regrette que l’élection des membres du CA se soit faite « sans savoir qui étaient » les candidats. Il considère la double casquette de Gilles Vincent comme un fait « pas innocent ». Un autre adhérent, membre du collège des professionnels et qui ignorait lui aussi la double casquette de Gilles Vincent, regrette un
« manque de transparence » qui « enlève beaucoup de poids au discours d’Amorce ». Il estime qu’une « déclaration d’intérêt des candidats, comme cela se fait dans de nombreuses institutions, aurait été utile pour éviter la crise ». Un troisième adhérent, lui aussi professionnel, parle de « mélange des genres » et considère qu’« avec cette élection, on renoue avec des logiques que l’on croyait naïvement révolues ».
Paul Deffontaine, président du Cercle national du recyclage (CNR) et vice-président de Lille Métropole, parle de
« confusion des genres » — confusion qu’il a voulu éviter en fondant le CNR, tient-il à préciser. Il estime qu’il est « maintenant évident qu’Amorce est sous influence des industriels » — du moins de certains d’entre eux —, dont il dénonce « le jeu pervers et subtil  ».
Thierry Philip, pressenti, si les discussions aboutissent, pour être premier vice-président d’Amorce, déclare : « Nous faisons confiance. Il ne faut pas que la confiance soit mal placée, mais nous ne faisons pas de procès d’intention. » Et si on lui demande ce que lui inspirent les voyages de Gilles Vincent sur l’île Maurice (cf. encadré), il répond : « Je lirai votre article… » On a connu confiance plus enthousiaste…


Gilles Vincent, « chargé de mission » de la CNIM et promoteur de l’incinération en 2006 et 2007

Gilles Vincent a assuré à plusieurs reprises, oralement, à E&T ne pas travailler sur le secteur de l’incinération en tant que salarié de la CNIM. Mais ce n’est pas ce qu’affirment, au moins pour 2006 et 2007, plusieurs médias de l’île Maurice ainsi que le site Internet www.ajroudi.com, dirigé par l’homme d’affaire franco-tunisien Mohamed Ajroudi, présenté par l’hebdomadaire mauricien L’Express (1er avril 2007) comme « actionnaire de CNIM pour les régions du Moyen-Orient et de l’océan Indien » (information que l’intéressé nous a confirmée par téléphone).
On y lit en effet que Gilles Vincent s’est déplacé à plusieurs reprises (septembre 2006, février et juin 2007) sur l’île Maurice en compagnie de Mohamed Ajroudi pour, entre autres, « sensibiliser les habitants de la région concernant le projet d’incinération » porté par la CNIM. Gilles Vincent y est présenté tantôt seulement comme « maire de Saint-Mandrier », tantôt comme « chargé de mission CNIM », tantôt les deux à la fois.
Dans deux interviewes, l’une au quotidien Le Mauricien (15 juin 2007), l’autre à l’hebdomadaire Le Dimanche (17 juin 2007), Gilles Vincent défend le projet d’incinérateur de son employeur (cf. nos documents). « La grille Martin [qui équipe les fours d’incinérateurs, ndlr] construite dans nos usines est la meilleure au monde », y affirme-t-il notamment. Pour quelqu’un qui, paraît-il, ne s’occupe pas d’incinération à la CNIM, il témoigne en tout cas d’un bel enthousiasme pour ces projets…
Enfin, les 5 et 6 octobre 2008, soit une dizaine de jours avant le congrès d’Amorce où il fut élu président de l’association, Gilles Vincent participait, si l’on en croit toujours le site www.ajroudi.com, à une réunion organisée par Mohamed Ajroudi à l’hôtel Georges V à Paris. Objectif : le « rapprochement et [le] développement des relations économiques entre le royaume de Bahrain et la France […] notamment en favorisant l’installation des entreprises françaises à Bahrain ». Le site ne précise pas s’il y a été question d’incinération. Mais il mentionne, sur une autre page, que la CNIM a un projet de construction d’incinérateur dans le royaume. Un hasard, peut-être.

• Explications floues ou absentes

Interrogé par courriel le 12 novembre, Gilles Vincent refuse de préciser s’il s’occupe actuellement ou pas, à titre professionnel, au sein de la CNIM, d’incinération.
Il convient s’être rendu sur l’île Maurice pour « des dossiers relatifs à la valorisation énergétique des déchets », mais également, dit-il, « pour faire de l’éducation à l’environnement ou informer des ONG », sans toutefois en apporter de témoignage (coupure de presse ou autre). Il refuse d’indiquer qui lui a payé ses déplacements sur l’île (la CNIM, une des sociétés de M. Ajroudi avec lequel il voyageait, la ville de Saint-Mandrier puisqu’il est parfois présenté en tant que maire… ?).
Il affirme ne pas connaître la liste des actionnaires de la CNIM et refuse de dire s’il sait que M. Ajroudi est actionnaire de la CNIM ou d’une de ses filiales, comme ce dernier l’affirme.
Enfin, il nous demande de « ne pas mélanger ce qu’[il] a toujours séparé ». Mais qui mélange quoi ?…

Documents

En juin 2007, Gilles Vincent fait la promotion des incinérateurs de la CNIM dans plusieurs médias de l’île Maurice.

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Environnement & Technique n°282 - Décembre 2008 - Pollutec 2008 > Sommaire
  1. Soit dit en passant / Delenda Carthago
  2. Tribune / Eco-Entreprendre, moteur de la nouvelle économie durable
  3. Politique / Les engagements du Grenelle traduits ou trahis ?
  4. Recherche / Programmation 2009 de l’ANR, la part belle aux priorités du Grenelle
  5. Géopolitique / Les réserves d’eau douce transfrontalières enfin cartographiées
  6. Dessalement / Les entreprises françaises en tête de file
  7. Bâtiment / Aquasim ou la reconstitution du cycle de l'eau
  8. DEEE / Comme un froid entre Eco-systèmes et un de ses prestataires
  9. Valorisation énergétique / Injection du biogaz : feu vert sanitaire
  10. Energie / L’éclairage, un moyen efficace pour baisser sa consommation d'énergie
  11. Zoom / Amorce : vers une sortie de crise ?
  12. Zoom / Décharges : de l’intérêt de mieux capter et valoriser le biogaz (et vite…)
  13. Dossier / Les éco-industries à l’épreuve de la crise
  14. Eau / Dessalement : Quand l’eau de mer devient buvable…
  15. Bruit / Management du bruit industriel : les retours d’expérience font émerger les bonnes pratiques
  16. Dechets / Clemenceau et autres coques en stock : comment sortir de l’échouage ?
  17. Risques / Quelle recherche pour accompagner la mise en œuvre de Reach ?
  18. Innovation / R&D / Prix 2008 des techniques innovantes pour l'environnement
  19. Reglementation / Grenelle II : Du nouveau concernant la performance énergétique des bâtiments
  20. Jurisprudence / Procédure d’autorisation ICPE : l’indemnisation des industriels en cas de carence de l’Etat
  21. Jurisprudence / Principe de précaution : une application contestable dans le cas des antennes-relais de téléphonie mobile
  22. Management environnemental / Le concept d’éco-efficience bientôt normalisé
  23. Communication financière / Dirigeants et développement durable : une maturité encourageante
  24. Eco-conception / ACV : des modèles au plus près de la réalité
  25. Petite chronique de l’organique / Les boues d’épuration se dorent la pilule au soleil
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